L’article analyse la manière dont l’Avenue Salam et l’Avenue Abraham Ben Zedane à Agadir sont perçues et utilisées, en opposant la mise en scène touristique à l’attachement des habitants. Il met en lumière le décalage entre les espaces valorisés pour l’image touristique et ceux porteurs de mémoire, de sociabilité et d’identité locale, tels que le jardin Moussaoui, les graffitis et les cafés de quartier. Il interroge enfin la nécessité d’une revalorisation de ces avenues comme espaces de vie authentiques et de patrimoine urbain partagé.
L’Avenue Salam et l’Avenue Abraham Ben Zedane à Agadir constituent aujourd’hui deux axes symboliques au cœur de la dynamique urbaine et sociale de la ville. Au fil du temps, ces espaces ont acquis une double fonction, à la fois décor touristique emblématique et lieu de vie quotidien pour les habitants de la région de Souss-Massa. Cette dualité alimente un débat croissant autour de la place respective de l’image touristique et de la fierté locale dans la manière de penser et de gérer ces avenues.
Dans l’imaginaire collectif récent, l’Avenue Abraham Ben Zedane est souvent perçue comme un décor privilégié pour la photographie et la mise en scène sur les réseaux sociaux. Les visiteurs y recherchent des points de vue identifiables, reproduits à l’identique, qui participent à la construction d’une image standardisée d’Agadir. Cette posture tend à réduire l’avenue à une façade visuelle, pensée avant tout comme un arrière-plan esthétique, au détriment de la compréhension de son rôle social, historique et culturel.
Face à cette utilisation essentiellement touristique de l’espace, de nombreux habitants expriment un sentiment de dépossession symbolique. Une partie de la population locale considère que la représentation de l’avenue ne reflète pas la réalité de la vie quotidienne ni la profondeur de l’histoire urbaine. La critique vise particulièrement le fait que les critères de ce qui est jugé « beau » ou « digne d’être montré » seraient largement dictés par des attentes extérieures et par le regard des visiteurs, plutôt que par les valeurs, la mémoire et les usages des résidents.
L’Avenue Salam apparaît, dans ce contexte, comme un espace fortement chargé de références locales. Elle concentre des souvenirs, des pratiques et des récits qui ne figurent ni dans les brochures touristiques ni dans les circuits standardisés. Le jardin Moussaoui, par exemple, occupe une place importante dans la mémoire collective. Ce lieu ne se limite pas à une fonction de promenade, mais renvoie à des histoires, des rencontres et des habitudes partagées sur plusieurs générations, contribuant à l’ancrage identitaire de l’avenue dans le tissu urbain.
Les graffitis et interventions artistiques qui jalonnent ces espaces constituent un autre élément significatif. Loin d’être de simples ornements, ils sont perçus comme des supports d’expression d’une histoire locale plurielle et parfois contestataire, qui ne coïncide pas toujours avec les récits officiels de la ville ou les messages promotionnels à vocation touristique. Ces inscriptions visuelles traduisent des préoccupations sociales, des revendications identitaires et une volonté de laisser une trace durable dans l’espace public.
Les vendeurs et commerçants de l’avenue jouent un rôle central dans l’animation quotidienne de ces lieux. Par leur présence, leurs interactions et leurs activités, ils contribuent à créer une atmosphère urbaine spécifique, souvent perçue comme plus authentique que celle produite par les aménagements institutionnels. Certains observateurs estiment que cette vitalité économique informelle ou semi-formelle participe davantage à l’ambiance générale que les actions mises en place par les autorités locales, illustrant le décalage entre gestion administrative et vie réelle de l’espace public.
L’Avenue Salam est également reconnue comme un espace de sociabilité intense. Les cafés qui la bordent fonctionnent comme des lieux de rencontre, de débat et de circulation des idées. Ils accueillent des discussions politiques, culturelles et sociales, ainsi que des échanges informels qui façonnent une opinion publique locale. Ces espaces contribuent à la formation d’une « scène urbaine » où se construisent des légendes urbaines, des récits partagés et des identités collectives proprement gadiries.
La tension entre vitrine touristique et espace de vie locale soulève une question plus large sur la gouvernance urbaine et la valorisation du patrimoine immatériel. D’un côté, les axes structurants comme l’Avenue Abraham Ben Zedane sont mobilisés comme supports de promotion extérieure de la ville, participant à l’attractivité d’Agadir auprès des visiteurs nationaux et internationaux. De l’autre, des habitants souhaitent voir reconnaître et préserver la fonction de ces avenues comme lieux d’expression de la mémoire, des pratiques quotidiennes et de la culture populaire.
Cette situation met en lumière un enjeu de reconnaissance symbolique. De nombreux résidents défendent l’idée que l’avenue ne doit pas être réduite à une « vitrine » ou à un décor photographique, mais être considérée comme un véritable cœur battant de la région de Souss-Massa. Selon cette perspective, l’expérience urbaine locale, avec ses débats, ses cafés, ses vendeurs et ses expressions artistiques, forme un patrimoine vivant qui mérite une attention et une valorisation équivalentes à celles accordées à l’image touristique.
La réconciliation entre ces deux approches – attraction touristique et fierté locale – implique une réflexion approfondie sur les politiques urbaines à mener. Il s’agit notamment de concevoir des aménagements qui n’effacent pas les traces de la mémoire populaire, de reconnaître la valeur culturelle des pratiques quotidiennes et de favoriser une participation accrue des habitants aux décisions concernant l’avenir de ces avenues. Une telle démarche pourrait permettre à l’Avenue Salam et à l’Avenue Abraham Ben Zedane d’assumer pleinement leur double rôle : vitrines de la ville et espaces de vie authentiques au service de la communauté locale.
En définitive, le débat autour de l’Avenue Salam et de l’Avenue Abraham Ben Zedane dépasse la seule question esthétique. Il interroge la manière dont une ville touristique comme Agadir arbitre entre mise en scène destinée aux visiteurs et reconnaissance de son identité propre. Les réactions locales montrent que ces avenues sont perçues non seulement comme des lieux de passage, mais comme des symboles de la richesse sociale, culturelle et historique d’Agadir, dont la préservation et la mise en valeur sont au cœur des préoccupations urbaines contemporaines.